A La Redoute la donnée environnementale devient un outil de pilotage

La Redoute loi AGEC l’écoconception @clesdudigitalEntre la loi AGEC, le bilan carbone, l’écoconception et l’affichage environnemental, les obligations réglementaires se multiplient pour les enseignes de mode et de distribution comme La Redoute.

La Redoute a choisi d’y répondre non pas à coups de tableaux Excel, mais en construisant depuis trois ans une plateforme RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises) tout-en-un avec la start-up NeoCondo. Marion Beurton-Rubert, sa responsable réglementations environnementales et écoconception prêt-à-porter et Nicolas Hennetier, CEO de NeoCondo, livrent un retour d’expérience lors de l’événement Fashion Act à Paris : les succès, les tâtonnements, la question épineuse des fournisseurs et la vision de ce que pourrait être demain un outil d’aide à la décision environnementale intégré au quotidien des équipes produits.

Quand Excel atteint ses limites

L’élément déclencheur ? La loi AGEC (Anti-Gaspillage pour une Économie Circulaire). Lorsque la réglementation française impose une transparence accrue sur la composition des produits textiles, La Redoute se retrouve à gérer l’exercice sur tableurs, avec des macros qui « tournent dans tous les sens », comme le résume Marion Beurton-Rubert. « On récupérait les informations sur l’Excel et ce n’était pas possible de le faire à l’échelle. » L’enseigne n’avait pas encore de PLM (Product Lifecycle Management, logiciel de gestion du cycle de vie produit) à l’époque, ce qui rendait la récupération de données aussi basiques que le poids d’un article ou le nombre de composants particulièrement laborieuse.

C’est dans ce contexte que l’idée d’une plateforme dédiée s’impose. Mais l’ambition de La Redoute va au-delà de la seule conformité AGEC. L’enseigne veut un outil capable de couvrir à la fois le bilan carbone, les déclarations packaging auprès de Citeo (l’éco-organisme français chargé de la collecte et du recyclage des emballages), les analyses de cycle de vie (ACV) et les enjeux réglementaires à venir, qu’ils soient français ou européens. « On savait que ça allait vite évoluer et on voulait se tenir prêt », explique Marion Beurton-Rubert.

Le POC comme méthode, pas comme raccourci

Avant de contractualiser, La Redoute choisit de tester. Un POC est lancé avec NeoCondo, mais aussi avec d’autres solutions du marché, notamment sur la partie analyse de cycle de vie. L’exercice se révèle fondateur. « Tant qu’on n’a pas testé, on ne sait pas ce qu’on attend », souligne Marion Beurton-Rubert. L’enseigne y associe ses fournisseurs dès cette phase initiale, pour recueillir leurs retours sur l’ergonomie, la facilité de prise en main, la disponibilité de l’interface en plusieurs langues, turc, chinois et français.

Ce choix d’associer les fournisseurs très tôt se révélera structurant pour la suite du projet. « Si on n’a pas le fournisseur avec nous, on n’y arrive pas. C’est vraiment le maillon-clé de la chaîne », affirme la responsable. La leçon vaut pour toute enseigne qui s’engagerait dans une démarche similaire : un cahier des charges rédigé dans son coin, sans confrontation au terrain, reste une liste de vœux.

La liste des fonctionnalités souhaitées était d’ailleurs, de l’aveu de Marion Beurton-Rubert, « une liste au Père Noël de dix pages ». Prioriser a été un exercice de discipline, guidé par le calendrier réglementaire. Le textile d’abord, car plus exposé, plus mature en termes de données disponibles, avant d’étendre progressivement au linge de maison, à la déco, puis à l’ameublement.

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Marion Beurton-Rubert photo JL Raymond

Un interlocuteur unique plutôt qu’un écosystème fragmenté

La décision de confier l’ensemble des thématiques à un seul prestataire, plutôt que de composer un écosystème de solutions spécialisées, répond à une logique de simplification opérationnelle. « C’était beaucoup plus facile au quotidien de n’avoir qu’un seul interlocuteur, dit Marion Beurton-Rubert. La personne va prendre l’entièreté de la société et de nos contraintes, et pas les réexpliquer dix fois à dix interlocuteurs dans des plateformes différentes. »

NeoCondo a pour sa part joué un rôle de frein autant que d’accélérateur. « Notre rôle, ça a été aussi de freiner et de dire : ça, c’est possible, ou ce n’est pas possible. Même si on essaie d’être le plus tout-en-un possible, il y a des thématiques qu’on ne peut forcément pas aborder parce que ce n’est pas notre rôle », reconnaît Nicolas Hennetier. La stratégie SBTi (Science Based Targets initiative, cadre international d’alignement des trajectoires de décarbonation sur les objectifs climatiques), l’accompagnement conseil sur le bilan carbone : autant de sujets pour lesquels la plateforme oriente vers des prestataires spécialisés plutôt que de s’y aventurer. La valeur ajoutée de NeoCondo se concentre sur la structuration et l’industrialisation de la collecte de données, les calculs d’impact selon les méthodologies françaises et européennes, et l’outillage de l’écoconception.

99 % de collecte, au prix d’un effort continu

Trois ans après le lancement, les résultats sont tangibles. Près de 99 % des références actives de La Redoute dans le périmètre couvert : habillement, linge de maison, et désormais mobilier pour la partie réglementaire RDE (Règlement européen sur la conception écoresponsable des produits durables, aussi appelé ESPR pour Ecodesign for Sustainable Products Regulation) sont tracées sur la plateforme. Les données collectées vont bien au-delà du strict minimum AGEC : nomenclature détaillée des produits, poids et taux de pertes des matières, procédés de tissage, de teinture et d’impression, adresses des fournisseurs de rang 2, informations packaging pour les déclarations Citeo.

Ce taux de collecte est le fruit d’un travail d’« embarquement » des fournisseurs, long, parfois fastidieux, qui a constitué le principal défi du projet. « Ce n’est pas forcément le plus dur, mais le plus long, reconnaît Marion Beurton-Rubert. Des fois, ils sont très loin de ces sujets. Tout l’enjeu, c’est de donner du sens aux fournisseurs. »

Le défi est d’autant plus complexe que les fournisseurs asiatiques, majoritairement chinois, ne sont pas directement concernés par la réglementation européenne. « La loi AGEC française, ça ne les concerne pas. Le PEF (Product Environmental Footprint, méthode européenne de calcul de l’empreinte environnementale des produits), c’est pareil, c’est européen. Si on parle aux fournisseurs en Asie, c’est un peu loin pour eux », explique Nicolas Hennetier. S’y ajoutent des problèmes d’accès très concrets : difficultés de connexion internet stables, nécessité d’utiliser des VPN (réseaux privés virtuels) depuis la Chine pour accéder à la plateforme, et une réticence légitime à transmettre des informations techniques sensibles. La solution négociée consiste à permettre aux fournisseurs de conserver la confidentialité de leurs données de consommation énergétique, en ne remontant à l’enseigne que des résultats agrégés, le score d’impact d’un produit, sans le détail des process industriels.

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Nicolas Hennetier photo JL Raymond

L’écoconception, prochaine frontière

La plateforme ne se limite pas à la collecte et au calcul. La Redoute y a intégré un module d’écoconception, dont l’usage a évolué en fonction de la maturité des équipes. Dans un premier temps conçu référence par référence, le module s’est révélé trop granulaire pour un usage opérationnel. « Dans le quotidien, ce n’est pas possible d’aller référence par référence », reconnaît Marion Beurton-Rubert. Le module a donc été repensé pour permettre de sélectionner une vingtaine de produits types, d’y appliquer un plan d’action (substitution de matière, changement de procédé) et d’en mesurer l’impact agrégé sur l’ensemble de l’offre.

La progression a suivi trois étapes : analyser le catalogue existant pour comprendre les impacts produits, définir des objectifs globaux pour les collections suivantes, par exemple intégrer X % de matières recyclées ou passer à telle méthode d’impression. Avant d’atteindre un stade encore en cours de construction : intégrer les questions environnementales dès la conception, au moment où la styliste dessine ses premières esquisses.
« L’objectif qu’on rêve, c’est que la styliste puisse mettre son dessin et, derrière, obtenir immédiatement son impact produit », formule Marion Beurton-Rubert. Nicolas Hennetier précise la vision côté NeoCondo : « L’objectif, c’est d’avoir un outil qui fait monter en compétences les équipes de la conception produit. »

La condition pour y parvenir est que la plateforme soit connectée au PLM (Product Lifecycle Management) en cours de déploiement chez La Redoute, pour enrichir automatiquement les données produits plutôt que de s’appuyer sur des imports manuels. L’intégration d’un PIM (Product Information Management, outil de centralisation des données produits à destination des canaux de vente) est également en réflexion.

Des cas d’usage qui dépassent la mode

La question d’un standard partagé de collecte revient comme une aspiration commune. « On rêve de réussir à converger tous vers un cadre un peu commun de la collecte d’informations, confie Nicolas Hennetier. Si demain un fournisseur a déjà renseigné ses infos avec un autre prestataire, il a juste à nous rediriger et on sait qu’on aura tout ce dont on a besoin. »

Une marketplace de mode opérant également comme hébergeur de marques tierces mentionne les difficultés propres à sa position hybride : metteur sur le marché pour certains produits, elle doit récupérer des données AGEC auprès de marques partenaires qui ont parfois leurs propres plateformes RSE, et l’interopérabilité reste un chantier non résolu.

Une trajectoire qui fait école ?

Le bilan de trois ans de collaboration entre La Redoute et NeoCondo dessine une trajectoire qui peut servir de repère à d’autres acteurs du retail et de l’e-commerce engagés dans leur mise en conformité environnementale. Avec des enseignements clairs : démarrer par un POC associant les fournisseurs, prioriser par le calendrier réglementaire plutôt que par l’exhaustivité fonctionnelle, accepter de progresser par étapes en fiabilisant d’abord la donnée avant d’ambitionner l’écoconception, et s’inscrire dans une relation de partenariat long terme avec son prestataire plutôt que dans une logique de cahier des charges figé.

« Si on n’avait pas eu des difficultés avec les fournisseurs, on n’aurait pas réussi aujourd’hui à avoir 98-99 % de collecte, résume Marion Beurton-Rubert. Ça nous a permis d’apprendre. Je referais les choses de la même manière. » Une maturité qui se construit dans la durée, et qui, selon toute vraisemblance, sera de plus en plus exigée par la réglementation.

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