– IFA 2026 réinvente sa stratégie retail face à un marché sous tension

Du 4 au 8 septembre 2026, Berlin accueille une concentration importante d’enseignes, de distributeurs et de décideurs du commerce mondial et des enseignes qui agissent avec la Tech. Derrière la vitrine, c’est un secteur qui doit composer avec un consommateur français sous pression inflationniste, un commerce traditionnel en recul et une montée en puissance des marques chinoises que l’évènement IFA entend orchestrer, non pas subir.

Un centenaire qui ne fait pas son âge

102 ans après sa fondation, IFA (rebaptisée Innovation for All depuis son centenaire en 2024) demeure, selon son dirigeant, le seul salon mondial où se croisent simultanément les grandes marques technologiques et les acheteurs du retail de plus de 100 pays. C’est cette configuration hybride, mi-B2B mi-B2C, que son directeur général Leif Lindner présente comme son avantage irréductible face au CES de Las Vegas ou au Mobile World Congress de Barcelone. « D’autres salons montrent des bandes-annonces. Nous, nous montrons le film. »

Passé par Sony puis 15 ans chez Samsung avant de prendre les rênes d’IFA Management GmbH, Lindner avait lui-même critiqué l’événement en interne. « Quand je travaillais pour Samsung, je disais que l’IFA ne communiquait pas assez. Vous ne saviez pas exactement ce qu’était le salon, ce que nous faisions, pourquoi nous le faisions. J’ai voulu changer cela. » Trois ans plus tard, les résultats parlent : l’édition 2025 avait enregistré 220 000 visiteurs (+5 % sur un an) de 140 pays, 1 900 exposants de 49 pays, une portée médiatique de plus de 301 milliards d’impressions, et 97 % de la surface 2026 est déjà vendue.

L’ICC Berlin, symbole d’une ambition renouvelée

La grande nouveauté de cette édition tient à un bâtiment. L’IFA intègre pour la première fois l’ICC Berlin, centre de conférences inauguré en 1979, classé monument historique et fermé depuis une décennie. Sa façade en aluminium de plus de 300 mètres et sa capacité de 20 000 personnes en font un lieu inédit pour les keynotes et les conférences. Ce choix est aussi symbolique : édifié pendant la Guerre froide comme manifestation de l’esprit pionnier de Berlin-Ouest, le bâtiment rouvre ses portes pour accompagner une nouvelle ambition de rayonnement international.

Volkswagen est attendu avec un lancement majeur autour de la mobilité. Leif Lindner a confirmé que les vingt premiers exposants, dont Bosch-Siemens, Hisense, LG ou Honor, présenteront chacun des produits inédits : « Chacun d’eux apportera au moins quelques produits que personne n’aura encore vus». En 2025, l’introduction de nouveaux produits avait déjà progressé de 38 % sur un an.

Retail : un sommet mondial sans équivalent

Si l’IFA revendique une dimension grand public, c’est d’abord son poids dans la distribution mondiale de l’électronique qui en fait un passage obligé. L’édition 2025 avait réuni 67 % de retailers internationaux (+10 pts sur un an), avec des enseignes comme MediaMarkt et Saturn, Amazon, Fnac, Carrefour, Alibaba, JD.com ou IKEA. Lindner l’affirme : « Au regard de mon expérience passée, il n’existe nulle part dans le monde un lieu de rendez-vous comparable pour le retail. L’an dernier, nous avions des partenaires venus de plus de cent pays. »

Pour 2026, deux dispositifs inédits viennent renforcer l’offre professionnelle : un Retail Leaders Summit reconduit et renforcé, réservé sur invitation à des dirigeants C-level de tous les continents, et une Retail Innovation Zone dédiée aux nouvelles solutions pour le commerce physique et omnicanal. L’IFA Global Markets, qui fête ses dix ans, reste la zone la plus internationale pour les acheteurs et les négociations. « La valeur numéro un que les exposants nous demandent d’amener, c’est le nombre de partenaires retailers présents, qui couvrent le salon et avec qui ils peuvent faire des affaires. C’est le cœur du réacteur. »

France : un marché sous tension, segment par segment

Les données NielsenIQ/GfK présentées à Paris par l’organisation dressent un tableau détaillé du marché français de la tech et des biens durables au premier trimestre 2026. Avec une contraction globale de -0,5 % en valeur et de -2,7 % en volume sur la période janvier-mars, le marché total confirme une tendance dépressive installée depuis plusieurs trimestres. Le commerce traditionnel, qui demeure structurellement dominant en France, continue de reculer, sans que la progression du canal en ligne parvienne à compenser les pertes.

Derrière ce chiffre agrégé, les trajectoires sont très contrastées selon les catégories. Le secteur télécom représente 31 % du marché en valeur et affiche une légère hausse (+0,4 % en euros) malgré une chute sévère des volumes (-6,9 %), signe d’une montée en gamme des appareils vendus à défaut de volumes soutenus. L’IT et le bureau (16 % du marché) progressent de +0,8 % en valeur, portés par les PC portables et les tablettes dont les prix ont augmenté ce trimestre, notamment sur le canal en ligne. C’est la deuxième hausse consécutive pour cette catégorie, tirée par l’anticipation d’un renouvellement de parc pour intégrer les fonctionnalités IA.

La photo et l’électronique grand public (CE, 14 % du marché) reculent en revanche de -3,5 % en valeur. Le segment téléviseurs stagne, tandis que les segments audio accusent un repli plus marqué. Le gros électroménager (MDA, 21 % du marché) perd -2,1 % en valeur, mais enregistre curieusement une légère hausse en volume (+1,2 %), ce qui reflète une érosion des prix moyens plus qu’un désintérêt des consommateurs. Le ralentissement de la construction neuve (qui pèse directement sur la demande en équipements de cuisine et de buanderie) combiné à l’arrivée de références chinoises à tarifs agressifs, continue de comprimer les marges. Le petit électroménager et la santé (SDA+Health, 18 % du marché) affichent quant à eux une légère progression en valeur (+1,1 %), grâce aux robots aspirateurs et aux machines à laver haut de gamme. « L’IA va changer la donne dans ce secteur, car les consommateurs investissent dès lors qu’un produit leur simplifie réellement la vie », estime Lindner.

Sur l’ensemble du marché, la dynamique des canaux de distribution confirme une fracture durable. Le e-commerce reste orienté à la hausse en tendance longue, mais le canal de ventes physiques (encore largement majoritaire en France) continue de souffrir. La combinaison des deux ne suffit pas à redresser l’ensemble. Sur la dynamique de prix, Lindner se veut lucide : « Les défis sont là. Certains acteurs vont relever leurs prix de 3 à 4 % dès juin. Ils veulent stimuler le marché, mais subissent une forte pression sur leurs coûts. Un salon comme l’IFA est l’endroit où il faut apporter cette injection de vitalité pour redonner aux consommateurs l’envie d’investir. »

Un consommateur français sous pression, entre attentisme et arbitrages

Au-delà des chiffres de ventes, les données de consommation révèlent un consommateur français fragilisé dans ses intentions d’achat. L’inflation reste sa première préoccupation (51 % se déclarent très inquiets), devant la perte de pouvoir d’achat (45 %), la situation politique nationale (44 %) et la crise économique générale (41 %). Fait notable, les préoccupations liées à la situation politique française et internationale ont bondi de dix à onze points depuis mai 2025. À l’inverse, les inquiétudes environnementales reculent de six à neuf points par rapport à janvier 2025, signe d’un repli vers les préoccupations immédiates et matérielles.

Ce climat se traduit directement dans la perception que les Français ont de leur situation personnelle. Selon l’étude Consumer Pulse de janvier 2026, seuls 15 % estiment que leur situation de foyer s’est améliorée au cours de l’année écoulée, 48 % n’observent aucun changement, et 36 % considèrent qu’elle s’est dégradée. Dans ce contexte, la propension à dépenser pour des biens technologiques ou électroménagers reste bridée, ce qui explique en partie la déconnexion observée entre la croissance mondiale du secteur en dollars (portée à +8,9 % globalement) et la réalité vécue sur le marché hexagonal.

Marques chinoises : partenaires stratégiques, pas invités de complaisance

Environ 25 à 28 % des exposants de l’IFA sont d’origine chinoise, une proportion stable que Lindner assume pleinement, à condition d’un filtre qualitatif rigoureux. « Quand Xiaomi ou BYD participent au salon, je les accueille avec enthousiasme, car ils apportent des innovations réelles. En revanche, je ne donnerai jamais d’espace à des entreprises dont le modèle repose sur la copie. » Cette « vérification », indépendante de la capacité financière des candidats au partenariat IFA, vise à préserver la valeur stratégique du salon pour les exposants historiques.

Dans le segment téléviseurs, Hisense et TCL se positionnent désormais au même niveau que LG et Samsung. Xiaomi, dont les véhicules électriques ont surpris par leur niveau de finition, sera présent cette année. Sur la géopolitique de l’innovation, Lindner est pragmatique : « Il y a dix ans, les Coréens dominaient. Douze ans auparavant, c’était le Japon. En ce moment, c’est la Chine. Notre rôle est d’accueillir tous ceux qui font de l’innovation, peu importe leur origine. »

Cinq écosystèmes, une ambition culturelle et des startups européennes en ligne de mire

L’édition 2026 structure son programme autour de cinq thématiques phares : World of AI & Future of Tech, Retail & Future of Commerce, Marketing & Creativity, Culture & Lifestyle et Smart & Sustainable Living, pour élargir le profil des visiteurs au-delà des ingénieurs et des acheteurs traditionnels. De nouveaux formats enrichissent le dispositif : Robots on the Runway, RoboCup, une Indie Game Area, un Beauty Hub dédié à la beauté tech et au bien-être, et un espace Outdoor Cooking & Gardening.

Sur le terrain des startups, l’IFA entend corriger un déséquilibre. L’édition 2025 avait accueilli environ 300 jeunes pousses dans sa zone IFA Next, mais seulement 10 à 12 % d’entre elles étaient allemandes ; un paradoxe pour un salon basé à Berlin. Une collaboration avec la German Startup Association a été engagée pour corriger le tir. Du côté français, Lindner dit regretter l’absence de davantage d’acteurs hexagonaux. « J’adorerais convaincre plus de startups françaises de venir. »

La promesse d’une édition charnière

L’IFA 2026 se tient dans un moment de bascule : l’IA s’impose comme infrastructure transversale à toutes les catégories de produits, le retail se réorganise sous la pression du commerce en ligne et de nouvelles puissances industrielles, et le consommateur européen arbitre ses dépenses avec une sélectivité accrue. Ces tensions sont précisément celles que le salon prétend transformer en opportunités commerciales concrètes. Reste à voir, plancher de la Messe Berlin du 4 au 8 septembre, si les produits présentés seront à la hauteur des ambitions affichées.

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