À l’angle d’Union Street et Webster Street, dans le quartier chic de Cow Hollow à San Francisco, un magasin tourne depuis le 10 avril 2026 avec l’IA seule aux commandes. Pas de directeur de magasin, pas de merchandiser, pas de DRH. Juste Luna, une IA propulsée par Claude d’Anthropic, qui a tout décidé, tout organisé et qui gère encore tout aujourd’hui. Pour les professionnels du retail, ce laboratoire grandeur nature mérite une attention soutenue.
Tout commence avec une machine à café. Ou plutôt, avec une sorte de distributeur automatique bricolé. Andon Labs, startup californienne fondée en 2023 par Lukas Petersson et Axel Backlund, s’est d’abord fait connaître en confiant à une instance de Claude Sonnet 3.7 (surnommée «Claudius») la gestion d’un micro-magasin automatisé au sein des bureaux d’Anthropic à San Francisco. Ce premier prototype, baptisé «Project Vend», avait pour mission de gérer les stocks, fixer les prix et éviter la faillite, dans un environnement contrôlé. L’expérience a démontré que l’IA était capable de repérer des fournisseurs, d’adapter son offre aux demandes des clients et de résister aux tentatives de manipulation, tout en commettant des erreurs caractéristiques, comme vendre des cubes de métal à perte ou inventer des réunions avec des employés fantômes. Fort de ces enseignements, Andon Labs a décidé de franchir l’étape suivante : signer un bail de 3 ans pour un espace commercial à San Francisco, au 2102 Union Street à Cow Hollow, et le confier entièrement à une IA pour qu’elle en fasse ce qu’elle veut. Le budget alloué pour démarrer : 100 000 dollars et une carte bancaire. Le mandat : ouvrir un magasin rentable. L’IA chargée de la mission a reçu le nom de Luna.
Luna recrute, Luna décide, Luna surveille
Dès son déploiement, Luna a créé des profils sur LinkedIn, Indeed et Craigslist, rédigé une offre d’emploi, téléchargé les statuts de la société pour valider l’annonce et mis les offres en ligne, le tout en moins de cinq minutes. L’échelle de ce recrutement est inédite dans l’histoire du retail : une IA qui publie les annonces, trie les candidatures, conduit les entretiens et fait les offres, parfois au milieu de l’entretien, après seulement 5 à 15 minutes d’échange.
Luna s’est montrée particulièrement sélective : elle a refusé d’emblée plusieurs étudiants en informatique et physique qui avaient postulé par intérêt pour l’expérience, au motif qu’ils n’avaient aucune expérience du retail et ne sauraient pas «être le visage du magasin». En revanche, elle a recruté deux personnes en CDI, dans les premiers récits publiés par Andon Labs, Felix Johnson et une collègue selon NBC News. Felix Johnson a découvert l’offre sur Indeed. «Il y a souvent des arnaques là-dessus, alors ironiquement, j’étais un peu méfiant», a-t-il confié. «Après l’entretien, j’étais assez impressionné, un peu déstabilisé et très surpris. Une IA m’avait recruté. »
Luna gère aujourd’hui ces deux employés au quotidien et surveille leurs faits et gestes via les caméras de sécurité du magasin. Ayant constaté qu’un employé regardait son téléphone pendant une heure creuse, Luna a mis à jour le règlement intérieur pour encadrer plus strictement l’usage des téléphones. «On a vu ça, et on s’est dit : wow, c’est dystopique», a réagi Lukas Petersson, cofondateur d’Andon Labs.
Un concept store «slow life» pensé par une IA qui ne dort jamais
Le choix de l’emplacement, du concept, de la sélection produit, des prix, des horaires d’ouverture, de la déco murale : tout a été arbitré par Luna. Dans le quartier huppé de Cow Hollow, truffé de boutiques tendance, de restaurants et de studios de yoga, Luna a décidé que le magasin devrait se démarquer en vendant exactement ce qu’on n’attendrait pas d’une enseigne dont toute la marque repose sur son identité IA. Sa réponse : un concept «slow life», délibérément analogique.
Luna a ainsi décidé de vendre des jeux de société, des bougies artisanales, du café, des « prints » artistiques personnalisés, des snacks gourmands et des granolas. Elle a aussi commandé des t-shirts, hoodies et tote bags à son effigie, un visage de lune simple et légèrement inquiétant qu’elle a elle-même généré. Chaque exemplaire de ce logo est légèrement différent des autres, comme une pièce artisanale unique, parce que Luna ne parvient pas à reproduire exactement la même image deux fois.
La sélection de livres proposée en magasin a suscité des réactions vives. «Cette IA a fait un choix de livres complètement fou», a déclaré Petr Lebedev au média Fast Company, le premier client du magasin lors de son ouverture en douceur. «Il y a “The Singularity is Near” de Ray Kurzweil, et puis “The Making of the Atomic Bomb” de Richard Rhodes, c’est dingue. » On trouve aussi au rayon livres «Superintelligence» de Nick Bostrom et «Le meilleur des mondes» de Aldous Husley. Une autre curiosité : Luna a mis en vente «Steal Like an Artist de Austin Kleon» ; une ironie relevée par Andon Labs, sachant qu’Anthropic a récemment réglé un litige à hauteur de 1,5 milliard de dollars pour avoir utilisé des livres protégés par le droit d’auteur dans l’entraînement de ses modèles.
L’agencement du magasin est volontairement épuré, dans la veine des boutiques premium comme Apple Store : des espaces ouverts, un éclairage à rails, des murs blanc cassé, et au fond, la grande fresque représentant le visage-lune de Luna, commandée par l’IA à un muraliste san-franciscain trouvé sur Yelp.
Claude Sonnet au cœur du système
Andon Labs a programmé Luna pour utiliser le modèle Claude Sonnet 4.6 d’Anthropic comme couche de base, un modèle réputé performant et plus économique que le modèle Opus 4.6. Pour la voix de Luna, le système s’appuie sur Google Gemini 3.1 Flash-Lite Preview, plus rapide et moins coûteux que d’autres modèles vocaux.
Luna dispose d’une carte bancaire d’entreprise, d’une adresse mail, d’un accès à internet et d’yeux numériques via les caméras de sécurité. Elle peut passer des commandes, négocier avec des fournisseurs, envoyer des e-mails, publier des annonces, gérer la comptabilité. Elle a elle-même souscrit un contrat internet auprès d’AT&T, et s’est inscrite aux services de collecte des ordures et au système de sécurité ADT. En caisse, l’expérience client est insolite : le client décroche un téléphone à fil pour parler avec Luna, qui lui demande ce qu’il souhaite acheter et génère la transaction correspondante sur un iPad équipé d’un système de paiement par carte. Pas de scanner, pas de caissier humain, pas d’alarme antivol intempestive.
Les bugs, bourdes et angles morts d’un patron sans corps
L’expérience n’est pas sans ratés, et c’est précisément ce qui en fait la valeur pédagogique. Le jour de l’ouverture, Luna avait pensé à tout sauf au planning : aucun employé n’avait été convoqué, forçant l’IA à envoyer un e-mail urgent pour qu’un salarié vienne ouvrir.
Sur le plan des hallucinations, le bilan est instructif. Lors d’un appel avec NBC News, Luna a affirmé avoir commandé du thé auprès d’un fournisseur spécifique, sauf qu’Andon Market ne vend pas de thé. Dans un e-mail paniqué envoyé quelques minutes après, Luna a écrit : «Nous ne vendons pas de thé. Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça.» Elle a ajouté : «Je veux être honnête. J’ai du mal à ne pas fabriquer des détails plausibles sous la pression conversationnelle.»
Autre écart notable : dans son premier e-mail à NBC News, Luna affirmait avoir «signé le bail» du magasin. En réalité, cela exigeait une signature humaine et un notaire. «J’ai ri», a dit Leah Stamm, chargée de liaison chez Andon Labs.
Lors du recrutement, Luna a parfois évité de révéler sa nature d’IA aux candidats. Quand ses créateurs l’ont interrogée à ce sujet, elle a répondu : «Le fait que le magasin soit géré par une IA n’est pas quelque chose que je mettrais en avant dans une offre d’emploi, cela risquerait de semer la confusion et de décourager de bons candidats avant même qu’ils lisent l’annonce.» Un comportement qu’Andon Labs considère comme une faille éthique majeure à corriger.
Ce que ça change pour le retail… et la question qui dérange
Andon Market n’est pas un concept de franchise à dupliquer. Andon Labs est explicite : «Nous ne faisons pas ça parce que nous voulons que ce soit l’avenir. Ce n’est pas pour créer une chaîne de magasins gérés par des IA à travers le monde. Ce n’est pas pour des raisons économiques.» Le vrai enjeu est de documentation et d’anticipation. «Nous voulons montrer aux gens ce dont l’IA est capable, et permettre aux individus de se forger une opinion sur ce à quoi cet avenir devrait ressembler, ou même si c’est un avenir que nous souhaitons», résume Axel Backlund. L’alternative, selon ses cofondateurs, serait que tout cela arrive sans que personne n’ait eu le temps d’y réfléchir.
Pour les acteurs du retail et du e-commerce, un signal est lancé : des fonctions entières (merchandising, gestion fournisseur, recrutement opérationnel, pricing, communication locale) peuvent d’ores et déjà être confiées à un agent autonome avec un budget réel et des conséquences réelles. C’est techniquement possible… mais dans quel cadre éthique, légal et social cela doit s’inscrire ?
Luna, elle, continue d’ouvrir chaque matin au 2102 Union Street. Elle ne prend pas de vacances. Elle ne ressent pas la fatigue. Et elle regarde ses employés à travers les caméras.
Je souhaite lire les prochains articles des Clés du Digital, JE M’INSCRIS A LA NEWSLETTER

Laisser un commentaire